TIRE OU LAISSE TOMBER!

« Mesdames, Messieurs

Le parc d’attraction pétro-land va fermer ses portes dans quelques instants. Veuillez regagner tranquillement la sortie, sans bousculade et reprendre une vie normale !

Le parc ferme ses portes aujourd’hui. La planète vous laisse quelques minutes pour regagner la sortie mais n’attendez pas trop, sinon ce sera la cohue aux portes de sortie, voire une expulsion par la force des services de sécurité.

Texte de Benoit Thévard »

ARTICLE DE :

Matthieu AZZANEAU, Journaliste indépendant

Le Monde.fr : 29/11/2011

« À quelle vitesse la production pétrolière actuelle

décroît-elle ?

Or donc, le pdg de Shell annonce qu’il faudrait trouver d’ici dix ans l’équivalent de quatre nouvelles Arabies Saoudites, rien que pour maintenir la production mondiale à son niveau présent. Il paraît aujourd’hui très (très) peu vraisemblable que l’industrie soit capable d’accomplir un tel « exploit », ne serait-ce qu’à cause de la (beaucoup) trop faible importance des nouveaux projets d’extraction annoncés jusqu’ici.

Mais le pronostic de déclin de la production aujourd’hui existante mis en avant par Shell est-il lui-même vraisemblable ? Oui ! A y regarder de près, on s’aperçoit même du grand niveau de concordance des scénarios disponibles, qu’ils soient ou non issus de l’industrie.

Shell se fonde sur l’hypothèse d’un taux de déclin de la production pétrolière existante de 5 % par an en moyenne à l’échelle mondiale sur les dix prochaines années ― ce qui donne bien quasiment quatre fois la production de l’Arabie Saoudite, soit… pas loin de la moitié de la production mondiale actuelle de brut à remplacer.

 

Si l’on en croit l’ambassadeur saoudien auprès de l’Opep, le taux de déclin mondial des champs existants est encore plus élevé que ce qu’affirme Shell : de « 6 à 8 % par an ». Le déclin moyen des champs d’Arabie Saoudite se limiterait à 4 %, d’après Majid Al Moneef, cité dans un câble diplomatique américain révélé par Wikileaks déjà évoqué ici.

Sadad Al Husseini, ex-n°2 de la compagnie pétrolière nationale saoudienne, m’a indiqué :

« Les taux de déclin peuvent être inversés grâce à des investissements supplémentaires, à condition que le réservoir contienne encore des réserves suffisantes. En général, une fois que les réservoirs [i. e. les champs exploités] ont épuisé 50 à 60 % de leurs réserves prouvées, il est difficile de maintenir les taux de production, et le déclin irréversible devient une réalité. »

Exploité depuis pile soixante ans, le champ saoudien de Ghawar, de loin le plus grand de la planète, a officiellement épuisé la moitié de ses réserves. Ghawar continue à fournir plus de la moitié de la production saoudienne, soit à lui seul 6 % des extractions mondiales.

Pendant combien de temps encore ? Pour mémoire, au Mexique, le champ géant de Cantarell, découvert en 1976, l’un des rares au monde à presque supporter la comparaison avec Ghawar, voit désormais ses extractions chuter de… 14 % par an, d’après Pemex, la compagnie nationale.

 

Le pdg d’ExxonMobil a récemment déclaré que le taux habituel de déclin des projets pétroliers et gaziers est de « 5 à 6 % par an ». Le Wall Street Journal précise que cet état de fait force Exxon « à investir des capitaux considérables rien que pour maintenir sa production à niveau. Les analystes comparent ça à une course sur un tapis roulant. »

Mais le patron d’Exxon, Rex Tillerson, tempère aussitôt : grâce à la stabilité des extractions des projets industriels les plus récents de la compagnie, notamment son complexe géant de sables bitumineux au Canada, Exxon s’attend « à connaître un taux de déclin moitié moins important que (son) taux historique ».

Rex Tillerson, pdg d’Exxon [Bloomberg]

Traduction : la production existante d’Exxon devrait connaître un déclin compris entre 2,5 et 3 % par an dans les prochaines années. Pas vraiment une bonne nouvelle, même si la compagnie occidentale n°1 prévoit une croissance de sa production totale (nouveaux projets compris) de 2 à 3 % par an jusqu’en 2014, en comptant notamment sur le développement rapide de la fracturation hydraulique aux Etats-Unis. D’ici la fin de la décennie, Exxon espère également pouvoir commencer à compter sur le développement des premiers champs de l’océan Arctique russe.

Il faudra que tout ça se mette en place très vite : un déclin annuel de 2,5 à 3 % des champs existants implique que près d’un quart de la production mondiale du géant texan se sera évaporée dans 10 ans. On comprend pourquoi M. Tillereson qualifie d’« irresponsables » les entraves faites au développement de la fracturation hydraulique (le pdg du groupe français Total, confronté au même problème de renouvellement de ses réserves, ne dit pas autre chose).

 

Regardons maintenant le pronostic le plus pessimiste fournis en dehors de l’industrie. Le sinistre scénario brandi par Robert Hirsch ― seul haut fonctionnaire américain à avoir osé durant l’ère Bush soulever publiquement la question du ‘peak oil’ ― table sur un déclin compris entre 2 et 4 % par an de la totalité de la production mondiale (production existante + projets nouveaux identifiés ou vraisemblables). Un déclin qui commencerait dans quatre ans maximum.

Robert Hirsch, ancien patron du programme américain de fusion nucléaire. [M. A.]

Conséquence, selon Robert Hirsch (qui fut chercheur pour Exxon au début de sa carrière) :

« Au niveau mondial, le Produit intérieur brut va décroître chaque année pendant une décennie. Cette récession de l’économie mondiale pourrait facilement atteindre 20 à 30 % au total sur l’ensemble de cette période. (…) Vous savez, des guerres pourraient avoir lieu. »

Tout compte fait, les prémices du scénario de Robert Hirsch ne diffèrent guère de ceux des scénarios officiels ci-dessus. Son scénario diffère encore moins de celui-ci :

le département de l’énergie américain table sur un déclin annuel de 3,3 % par an de la somme de la production existante et des projets futurs qui étaient identifiés en 2010, et n’exclut pas une chute de l’offre mondiale de l’ensemble des carburants liquides d’ici à 2015, « si les investissements font défaut », selon les éléments mis au jour sur le blog de Matthieu AZZANEAU en mars 2010.

En réponse à son pronostic, synonyme de cataclysme économique, Robert Hirsch appelle à mettre en place un « crash program » équivalent à un effort de guerre. Dénicher quatre Arabies Saoudites de plus en dix ans, si c’est pas un effort de guerre…

Un dernier repère : la production de brut européenne (essentiellement la mer du Nord) chute en moyenne de 6 % par an depuis dix ans, malgré le développement de nombreux nouveaux projets entre temps. »